Sociale ou physique

Pourquoi une expression incorrecte s’est-elle imposée

Entre autres nombreux phénomènes apparus pendant la pandémie de la Covid-19, la distanciation est un des plus quotidiens et des plus partagés. Il est aussi un des plus déstabilisant pour chacune et chacun d’entre nous.
Cette distanciation est-elle sociale ou physique ? Les débats ont été fréquents.
La question peut sembler futile, anodine.
Elle ne l’est pas.
Nous avons, 6 mois après, un peu plus de recul pour regarder tout cela.

Petite revue de mots

Le glossaire de la pandémie s’est enrichi et s’enrichit encore de mots, abréviations acronymes et expressions soit entièrement nouveaux, soit relativement inusités auparavant. Citons, parmi les plus fameux : « Corona », Covid-19 » (au féminin s’il vous plait), « Pandémie », « Confinement », Déconfinement » (un néologisme, il n’existe pas dans le dictionnaire), « Hydroxychloroquine » (la molécule la plus célèbre au monde), « Gestes Barrières », « Hydroalcoolique », « Pangolin » (qui savait avant ce qu’était un pangolin !). Ces vocables, massivement diffusés, ont été adoptés, repris, malaxés, partagés par tout le monde, sans distinction. Ils font maintenant partie de notre environnement lexical. Nous les entendons et les formulons communément, sans plus y prêter spécialement attention.
Une des expressions les plus précocement utilisée fut et demeure « Distanciation Sociale ».

Distanciation sociale : l’apparition

L’expression « Distanciation Sociale » est apparue à nos yeux et nos oreilles à la fin du mois de Janvier 2020. Employée par l’OMS, en anglais (social distanciation), elle est, en français, une traduction impropre.
Distanciation :  dans notre langue, ce mot signifie la mise à distance entre soi-même et la réalité. Rien à voir avec le fait laisser une distance entre deux personnes.
Sociale : nous verrons plus bas dans cet article que sa traduction est un contresens.

Cependant, lorsque la couverture médiatique de l’épidémie en Chine s’est accentuée, l’expression est devenue de plus en plus présente, même si elle a conservé une signification neutre, c’est à dire sans réalité tangible, tant que l’épidémie ne s’est pas déclarée en France.
Elle concernait des personnes lointaines. Elle ne nous concernait pas.

Dans son allocution au pays du 12 Mars, premier moment fort de communication et de relation, le président Emmanuel Macron n’a pas employé cette expression. Le terme de distance y apparait 3 fois. La reprise médiatique parle pourtant déjà de « distance sociale ». Dans l’adresse du 16 Mars, aux accents bien plus dramatiques, l’expression est également absente. Dans les reprises de la presse écrite et audiovisuelle, elle est omniprésente. A partir de là, elle l’expression devient « distanciation sociale ». Elle se cristallise, puis se généralise et entre dans notre langage courant.

Le temps des critiques

Parce qu’elle était nouvelle et chargée en symboles, l’expression distanciation sociale a immédiatement été critiquée. Fortes au début du confinement, ces critiques se sont atténuées progressivement, jusqu’à disparaître au cœur de la période confinée, pour réapparaître dès que la date du 11 Mai a été connue.

Les critiques portaient et portent toujours sur le terme « sociale ». Pour les adversaires de la distanciation sociale, ce dernier mot n’est pas juste. Dans les faits , la distanciation recommandée consiste uniquement en la préservation d’un espace vide entre deux personnes. Elle est physique et non sociale. Dans un bulletin d’information de l’OMS, l’épidémiologiste Maria Van Kerkhoven souligne que respecter une distance entre nous « ne signifie pas que nous devons nous déconnecter socialement de nos proches, de notre famille. Au contraire, en cette période difficile, le renforcement des liens sociaux est plus important que jamais pour garder le moral et rompre la solitude pendant le confinement ». Elle ajoute « C’est pourquoi le terme «distanciation physique» est plus approprié. Parler de «distanciation sociale» peut être trompeur et renvoyer à une idée de déconnexion, qui peut nuire à notre la mentale, alors que « nous pouvons rester connectés de nombreuses manières sans être physiquement dans la même pièce ou dans le même espace que les gens ».
Le linguiste Bernard Cerquiglini déplore aussi la qualification et l’estime « malvenue » Il l’explique par la signification différente du terme « social » en anglais.

Les arguments pour le renvoi aux oubliettes du dico « sociale » et de l’avènement triomphal de « physique » sont nombreux et censés. Objectivité, réalité constatable, inexactitude linguistique, la liste est longue.

Tentative de revirement

A Partir de la fin Avril, le gouvernement, par les voix du Premier Ministre Edouard Philippe et du Ministre de la santé, Olivier Véran, expulsent littéralement l’expression distanciation sociale de leurs interventions, que ce soient en discours, en conférence de presse ou en interview. Un bannissement inattendu. On pouvait, en écoutant très attentivement, imaginer la plume ultra concentrée, presqu’acharnée sur cette élimination impitoyable !  Après avoir martelé l’une, ils la chassent et la remplacent par « distanciation physique ». Cela est tout à fait frappant dans l’intervention du Premier Ministre du 7 Mai.

Dans la presse écrite et audiovisuelle, les reprises hésitent entre l’une et l’autre expression. La seconde tente une percée. On la retrouve beaucoup plus fréquemment dans les informations brutes. On sent l’effort fait pour changer. Mais dans les analyses et les commentaires, c’est toujours la première qui fait florès. Il est toujours très difficile d’extirper des mots qui se sont massivement enfoncés dans le langage commun. Voire impossible !

De fait, la distanciation sociale en tant que terme pour qualifier la distance physique s’impose définitivement. Il se produit une sorte d’inversion dans laquelle le mot devient propre à désigner l’objet, malgré le fait qu’originellement il soit impropre à le faire. L’objet s’est imposé au mot. L’erreur devient la règle. Comme, par exemple, le mot « climatisation », employé à tort pour désigner une opération qui génère du froid.
L’usage a eu raison de la règle sémantique

Pourquoi ?

Pour quelle raison n’avons-nous pas, collectivement, employé l’expression sémantiquement correcte et avons-nous adopté celle qui objectivement est incorrecte. On peut avancer que l’objectivité est très éloignée de la nature humaine, surtout dans des temps difficiles. C’est certain.
Cependant, il y a deux autres hypothèses que nous pouvons regarder.

Première hypothèse : l’effet de masse. « Distanciation sociale » est une nouvelle expression. Elle est née dans un nouveau contexte, qui plus est dramatique. Ce contexte a mobilisé et accaparé la parole des autorités et des médias, à l’échelle du monde. L’effet de masse, de répétition, voire d’amoncellement ajouté à une évidente sidération qui favorise toujours l’absence de réflexion et empêche la prise de recul. Le nombre de fois où nous sommes au contact de cette expression est tellement élevé qu’elle pénètre les esprits, sans rencontrer d’opposition. Nous adoptons, et nous diffusons. L’usage fixe définitivement et rapidement l’expression « Distanciation sociale ». Distanciation physique » demeure dans les limbes de notre langage courant.
On ne peut pas écarter cette hypothèse. L’expression n’est pas la seule à s’être imposée par ce moyen, et cela est somme toute normal, mécaniquement explicable.

Seconde hypothèse : l’expression « distanciation physique » n’est pas la bonne car elle ne représente pas la réalité avec justesse. Elle n’exprime pas ce que nous vivons réellement, ce que nous ressentons. Elle est à côté de la plaque. Certes, comme nous l’avons vu plus haut, le fait de laisser un espace d’un mètre entre deux personnes, donc entre deux corps est une opération de distanciation physique. Mais ce que nous vivons alors est bien plus fort que cette simple et seule mise à distance de deux organismes vivants. Ce que nous vivons, c’est une modification profonde de la relation.

Deux aspects de la relation : le rituel et la nature

Le rituel de la relation

La relation entre deux personnes obéit à une ritualisation. Celle-ci est différente d’un pays à l’autre, d’une civilisation à une autre, d’une société à une autre. Le dénominateur commun est qu’elle existe toujours. Lorsque nous entrons en relation avec un de nos congénères, nous suivons un rituel, que nous exécutons d’ailleurs sans avoir conscience de le faire. Nous en avons hérité, nous le transmettons. Il est non seulement accepté mais encore indispensable. Que ce rituel ne soit pas respecté et la mise en relation en sera forcément affectée.
Nous concernant, en France, et plus largement dans les sociétés occidentales, deux éléments de ce rituel sont immuables : un geste et une parole. Le geste est celui de se serrer la main, au minimum, et de se saluer. Imaginez que vous rencontriez une personne avec qui vous souhaitez faire connaissance : si cette personne commence la relation par ne pas vous serrer la main et par ne pas vous dire bonjour, ne serait-ce que du regard, vous n’aurez pas envie de poursuivre. Vraiment pas.
La relation a besoin d’un rituel pour s’établir et pour se développer.
Le contact physique et le salut sont les deux piliers de ce rituel.
Si le fait de maintenir une distance d’un mètre entre deux personnes n’empêche pas de se saluer, il détruit l’un des deux piliers, et déstabilise considérablement la mise en relation, en annihilant la possibilité du contact qui, en l’occurrence est un contact bien plus social que physique.
Souvenez-vous, au début de la période pandémique, nous avons imaginé d’autres gestes de ritualisation de la relation. Nous nous saluions avec le coude, le talon, le pied, le genou pour les plus agiles.

La nature de la relation.

Edward Hall, anthropologue américain a établi dans les années 60, les règles de la proxémie. La proxémie est, en substance, le rapport entre la nature de la relation entre deux personnes dans une conversation et la distance physique qui les sépare. Selon que la relation sera de nature intime, personnelle, sociale ou publique, la distance sera plus élevée.

Les relations de nature intimes et personnelles, en France, impliquent une distance comprise entre 15 et 45 cm entre les deux personnes. Si l’un ou l’autre s’éloigne, la nature change, l’enjeu change, l’humeur change, le ressenti change…la nature de la relation change.

Vous en avez forcément fait l’expérience depuis le début du confinement et encore plus intensément depuis le 11 Mai. Mais si, vous savez bien : cette envie furieuse, presque irrépressible et magnifiquement déraisonnable de serrer dans vos bras un quelqu’un que vous n’avez pas vu en chair et en os depuis deux longs mois. La distanciation que vous vous êtes imposée a considérablement frustré la relation en lui imposant et en vous imposant à tous deux une nature artificielle et différente.

La seconde hypothèse est que nous avons adopté et intégré totalement l’expression « distanciation sociale », pourtant incorrecte, au détriment de celle de distanciation physique, pourtant correcte parce que nous la considérons comme juste. Et que nous la ressentons et la vivons profondément ainsi.

Juste car la mise à distance d’un mètre et plus affecte la nature de nos relations, socialement parlant, et non physiquement parlant.

Juste car cette mise à distance nous déstabilise fortement, ne comble pas le besoin de relation qui nous anime, dans le vrai sens du terme, en tant qu’animaux sociaux.

Une question :

Entre l’hypothèse de l’adoption de l’expression « distanciation sociale » à cause de l’effet de masse et celle du rejet de « distanciation physique » car elle ne correspond pas au vécu dans la relation, laquelle vous semble la plus pertinente ?

Une autre question :

Existe-t-il d’autres hypothèses ?